Une Photo Culte, Une Histoire épisode 1. Le Baiser de l'Hôtel de Ville de Robert Doisneau.
C’est sans doute l’image la plus célèbre de la photographie humaniste française. Un couple enlacé, le tumulte de la circulation parisienne, une élégance intemporelle : Le Baiser de l'Hôtel de Ville, capturé par Robert Doisneau au printemps 1950, est devenu le symbole planétaire de l'amour insouciant et du Paris d'après-guerre.
Pourtant, derrière cette apparente spontanéité de la photographie de rue, la réalité historique est tout autre.
Une commande pour le magazine américain Life
À la fin des années 1940, la France panse encore les plaies de la Seconde Guerre mondiale. En Amérique, le grand magazine Life commande à l'agence Rapho et à Robert Doisneau un reportage photo sur le thème de « l'amour à Paris au printemps ». Le public d'outre-Atlantique a besoin d'évasion et rêve d'une capitale romantique retrouvée.
Doisneau, photographe humaniste par excellence, sillonne les rues. Mais photographier des passants par surprise pose un problème juridique et moral : Doisneau refuse de voler l'intimité d'amoureux sans leur consentement.
Deux comédiens en herbe
Alors qu'il est attablé à une terrasse de café, le photographe repère deux étudiants du cours d'art dramatique, René Simon : Françoise Bornet (Delbart) et Jacques Carteaud. Le couple s'embrasse librement dans la rue.
Doisneau les aborde, leur propose une rémunération (environ 500 francs de l'époque) et les emmène poser à trois endroits différents dans Paris : place de la Concorde, rue de Rivoli, et enfin devant l'Hôtel de Ville.
Le baiser est bien réel — ils étaient effectivement amoureux dans la vie —, mais la pose, le cadrage et l'angle ont été soigneusement orchestrés par Doisneau.
Le Rolleiflex et la maîtrise du cadrage moyen format
Sur le plan photographique, cette image doit beaucoup à l'outil de prédilection de Doisneau : le Rolleiflex 6x6, un boîtier bi-objectif moyen format.
Contrairement aux reporters équipés de petits 35 mm portés à l’œil, le Rolleiflex se tient à hauteur de poitrine. Le photographe regarde vers le bas dans le dépoli. Cette visée ventrale permet une discrétion remarquable : les passants ne réalisent pas forcément qu'ils sont dans le cadre, ce qui confère à cette mise en scène son incroyable naturel documentaire.
Quand le mythe rattrape la justice
Pendant plus de trente ans, le cliché mène une vie paisible d'illustration de magazine. C'est dans les années 1980, lorsqu'il est édité en poster, qu'il explose littéralement : plus de 500 000 exemplaires vendus, un record mondial.
Cette soudaine notoriété réveille les convoitises. Dans les années 1990, plusieurs personnes prétendent être les amoureux de la photo et réclament des droits à l'image. Poussé au procès, Robert Doisneau est alors contraint de briser le secret et de révéler publiquement que la scène avait été posée, présentant les tirages originaux annotés offerts à Françoise Bornet. Le photographe gagnera le procès, mais restera marqué par la désillusion de son public, qui croyait à l'instant volé absolu.
Cet article fait partie de la série Une photo culte, une histoire. Chaque semaine, retrouvez l'analyse d'une photographie qui a marqué le XXe siècle, son contexte historique et ses secrets de prise de vue.