Le souffle du temps : souvenirs d’un photographe de l’extrême à l’hippodrome.
On me questionne souvent sur l'origine de ma quête pour l'instant suspendu, ce point de bascule où la réalité semble se figer. Pour en trouver la source, il faut s'imaginer en 1999, perché sur les toits de l'hippodrome de Compiègne. Bien avant que les écrans LCD ne dictent le verdict des courses, la victoire d'un pur-sang se jouait dans l'obscurité d'un boîtier et la fragilité d'une gélatine argentique. À cette époque, j'étais le maître d'une technologie fascinante et exigeante : l’appareil Omega, une « slit-camera » ou caméra à fente, dont le fonctionnement défie les lois classiques de la photographie.
Contrairement à un appareil traditionnel qui fige une scène globale, l'Omega ne voyait le monde que par une fente verticale d'une fraction de millimètre, alignée avec précision sur le poteau d'arrivée. Derrière cette fente, le film ne s'arrêtait jamais ; il défilait de manière continue, entraîné mécaniquement pour correspondre à la vitesse des chevaux. Pour le trot, la pellicule filait à 40 km/h, grimpant à 60 km/h pour le galop. C’était une fusion physique entre la vitesse de l’animal et celle de la chimie : si les deux vitesses s'accordaient, le cheval apparaissait net sur un fond de lignes horizontales étirées, créant une image qui n'est pas une photo de l'espace, mais une photo du temps qui passe.
Une fois le peloton passé, une seconde course, humaine celle-là, s'engageait. Je coupais le film dans le noir complet et je me précipitais vers le laboratoire de fortune installé sous les combles. Là, dans la chaleur des cuves, le rituel était presque religieux. Il fallait développer le négatif, puis l'insérer encore mouillé dans l'agrandisseur pour projeter l'image sur du papier sensible. Je réalisais trois tirages 20x30 cm dans une urgence absolue : un pour les commissaires, un pour le jury, et un pour l'affichage public. Je me souviens avec un sourire de cette effervescence sur le parvis ; les parieurs, l'œil rivé sur l'espace d'affichage, n'attendaient même pas que la colle soit sèche. Il n'était pas rare qu'à peine la photo punaisée, un passionné trop pressé ou un gagnant euphorique ne "s'approprie" le tirage en un éclair, me laissant face à un panneau vide en moins d'une minutes !
Cette ère de l'artisanat pur a brutalement pris fin en juin 1999. Le numérique a balayé les bacs de révélateur et les courses sur les toits. Dernier arrivé, je fus le premier licencié, voyant un capteur froid remplacer le grain de mes films. Ce départ forcé a retardé mon passage au numérique, mais il a surtout forgé mon éthique : celle d'un homme pour qui chaque déclenchement a un prix et une âme. Aujourd'hui, que je photographie toujours des instant, mais je reste cet artisan de l'Omega. Le pixel est mon outil, mais mon regard demeure ce témoin nostalgique d'un monde où l'on prenait encore le temps de mélanger nos chimies.
ICI : ma dernière photo finish argentique (14/6/1999) avec développement film et tirage manuel avant que l'hippodrome ne se dote d'un système numérique.